top of page

Découvrir la recherche scientifique : La vision des soins et des malades au XVIIIe siècle





Un sujet de recherche universitaire

« La représentation des soins et des malades dans l'art au XVIIIe siècle en France ». Ce sujet de mémoire se base sur des sources iconographiques, et mêle donc l'histoire et l'histoire de l'art. La dimension du patrimoine s'ajoute puisque mes sources principales sont des représentations de l'époque. J'ai donc assemblé un corpus de 48 images, qui constitue le point de départ de ma réflexion : 9 peintures, 2 dessins et 36 gravures. On remarque que les gravures sont les plus nombreuses, puisqu'elles sont beaucoup moins coûteuses et donc beaucoup plus nombreuses à l'époque. La circulation des gravures est donc largement plus facile que pour les tableaux par exemple. L'objectif de cette étude est de comprendre la réalité des soins et de la prise en charge des malades au XVIIIe siècle par l'image. Il faut également prendre une distance quand on travaille sur l'iconographie de telle ou telle période. La réalité n'est pas forcément montrée, bien souvent il faut chercher des indices pour pouvoir lire la représentation, et mieux comprendre le discours de l'artiste.


Ceci est un premier article sur le sujet pour introduire le contexte du monde médical du XVIIIe siècle et la vision des soins et des malades. D'autres articles viendront prochainement sur différents thèmes, comme par exemple sur le traitement des fous, sur l'invention du vaccin, sur les charlatans, et encore d'autres sujets que j'ai pu aborder au cours de ce mémoire.




Les humeurs – un héritage antique


Le XVIIIe siècle débute avec une médecine traditionnelle, très bien ancrée dans le modèle humoral. C'est à dire que toute la médecine, la santé, les maladies, et le corps humain dans son ensemble, se basent sur ce modèle : les quatre humeurs. Ces dernières sont nées avec Hippocrate, au Ve siècle av. n.è. et demeurent dans les esprits de tous les médecins du XVIIIe siècle. Ces quatre humeurs sont : le sang, la bile jaune, le phlegme, et la bile noire. La maladie est perçue comme un déséquilibre de ces humeurs, et la santé est perçue comme leur équilibre entre elles dans le corps. Le sang est sans doute l'humeur la plus importante, c'est la vitalité. La bile, ou bile jaune, est un liquide gastrique, indispensable pour la digestion. Le phlegme comprend toutes les sécrétions incolores, la sueur ou les larmes par exemple. Enfin, la bile noire, aussi appelée mélancolie, n'est jamais vu pure, on la pense responsable du noircissement des autres fluides, par exemple quand le sang ou la peau deviennent noirs. On note que le mot mélancolie, encore utilisé aujourd'hui, vient du terme grec mélas, noir, et kholê, bile. Les médecins peuvent donc diagnostiquer qu'une personne est malade car elle a trop de bile noire, le patient sera alors trop triste, et dépressif. Si il a trop de sang, il sera violent, sanguin, et ainsi de suite... Dans les images, les humeurs apparaissent clairement. La femme sera peinte avec une peau blanche lait... l'humeur froide et humide associée à la femme se reflète dans les tableaux. L'humeur chaude et sèche, associé aux hommes, se voit également dans leur peau qui est plus orangée. Par exemple, une femme en bonne santé aura la même couleur de peau blanchâtre qu'un homme qui lui est malade.



Ce qui est intriguant, c'est que malgré les nombreuses expériences, dissections, et nouvelles connaissances des siècles précédents pour tenter d'expliquer l'intérieur du corps humain, le modèle humoral est toujours omniprésent dans le monde médical au XVIIIe siècle. Ces humeurs sont mises en relation avec les astres, les quatre éléments, le feu, l'eau, la terre et l'air, et les quatre saisons. On met en relation le corps humain avec l'Univers, le microcosme avec le macrocosme. Ce qui veut dire que pour les contemporains du XVIIIe siècle, les maladies peuvent s'expliquer par tous ces différents facteurs que je viens de citer, les humeurs, les astres, les saisons... Ces humeurs sont aussi, selon les savants de l'époque, la raison du comportement d'un individu et de son tempérament. On peut mettre cela en lien avec ce qu'on appelle la physiognomonie, en vogue au XVIIIe siècle, c'est à dire le fait d'interpréter des formes du crâne, ou même la forme des sourcils, pour conclure que l'individu est un meurtrier, un fou, etc. La médecine doit alors trouver sa place entre croyances, sciences, et différentes visions du monde.



Des soins traditionnels.


À l'époque les médecins se servent essentiellement de leurs cinq sens pour leur diagnostic : la vue, l’ouïe, l'odorat, le toucher, et le goût. Le docteur regarde le corps du patient, il écoute ses poumons, il sent les odeurs des plaies, il touche, il peut aussi goûter l'urine, pour trouver les symptômes de différentes maladies. Ce genre de scène se retrouve beaucoup dans les images, mais on ne retrouve cependant quasiment jamais de médecins en action sur un patient. Bien souvent, le ou les médecins se tiennent à côté du patient et discutent.



Le but premier de la médecine dans le siècle est donc de purger le corps des mauvaises humeurs, afin d'expulser ces dernières de l'organisme. Cette façon de penser conditionne absolument tous les soins de l'époque. Purger le corps est l'objectif premier de tous les médecins. On compte pour cela deux soins fondamentaux traditionnels au XVIIIe siècle : la saignée et le lavement. Le lavement est utilisé quotidiennement par les Français du XVIIIe siècle, pour se purger, avec un clystère. Ce terme équivaut au terme de lavement et comprend la pratique dans son ensemble. La saignée quant à elle se fait avec une lancette, utilisée pour trancher une veine, dans plusieurs endroits du corps, le bras, la jambe, et même dans le cou. On peut trouver également des saignées particulières, qui se font avec des sangsues sur une partie du corps, pour les enfants par exemple. Le fait de purger l'organisme, par lavement ou par saignée, fait sortir une mauvaise humeur, et permet de rééquilibrer l'intérieur du corps humain, pour rétablir la santé. Le problème est le suivant : les médecins peuvent saigner un patient plusieurs fois par jour, souvent cela n'aide pas à améliorer son état, et peut achever un malade plutôt que de le soigner. On connaît un exemple d'un patient qui se fait saigner vingt-quatre fois en seulement deux jours (S. Jahan, Le Corps des Lumières).




Le monde médical du XVIIIe siècle.


Au XVIIIe siècle, comme on l'a vu la médecine est basée entièrement sur les écrits antiques. Les mesures sanitaires de cette époque sont très peu développées, et très peu efficaces malgré une amélioration durant le siècle. Les épidémies ou les différentes maladies par exemple sont mal comprises et donc mal gérées. Certaines maladies sont inconnues, et le principe de contagion n'est pas compris. C'est-à-dire qu'on peut entasser des malades dans des hôpitaux insalubres, avec une hygiène déplorable, sans comprendre pourquoi cela empire la situation et favorise la circulation des maladies. Prenons comme exemple la peste de Marseille, en 1720. La peste arrive par bateau dans la ville, et les médecins les plus compétents de l'époque n'apportent aucune solution, puisqu'ils ne comprennent pas cette forme de la maladie. Certains évoquent que la peste est arrivée car la ville est trop triste... Des mesures sont tout de même prises, nous faisant penser à l'actualité, comme le confinement des malades, la désinfection des endroits contaminés, ce qui ralentit tout de même considérablement les dégâts. Malgré cela, les négligences restent nombreuses et la vague de peste tue la moitié de la population marseillaise, c'est à dire 50 000 personnes environ. Cet exemple de la dernière grande vague de peste à Marseille montre bien les connaissances en médecine trop faible et le contexte de l'époque par rapport à la gestion des épidémies. Les médecins lors de ces troubles sont la plupart du temps dépassés par les événements et trop peu nombreux, ce qui résulte en une mortalité très forte. Une image révélant le peu d'améliorations en médecine est un dessin d'un médecin de la peste de 1720, qui porte les mêmes habits qu'un médecin de la fameuse peste noire du XIVe siècle, avec le masque en forme de bec, la cape noire, etc. On voit bien que les techniques pour se protéger de la maladie n'évoluent pas fortement.



La maladie principale du XVIIIe siècle n'est pourtant pas la peste, mais la variole, aussi appelée « petite vérole ». Cette maladie, la « mort rouge », est très contagieuse, favorisée par l'essor urbain, la propagation de la maladie se faisant par l'homme essentiellement. La majorité des familles sont touchées et les survivants restent marqués à vie. En témoigne le visage de Mirabeau par exemple, grêlé par la variole comme tant d'autres. La variole est donc à son apogée au XVIIIe siècle et tue 60 millions de personnes en Europe dans le siècle. Elle atteint même les plus hautes sphères du royaume de France puisque le roi Louis XV lui-même meurt de la maladie en 1774. C'est aussi le cas du tsar Pierre II de Russie en 1730, ou encore de Joseph Ier d'Autriche dans la même année... Il faut noter que ces souverains européens meurent de la maladie alors qu'ils ont accès aux meilleurs soins par les meilleurs spécialistes de leur époque. On voit se refléter ici la société d'ordre inégalitaire, puisqu'un paysan vivant à la campagne n'aura pas du tout les mêmes soins. Par ailleurs, les tentatives pour stopper cette pathologie déboucheront sur un soin essentiel pour l'humanité, le vaccin, à la toute fin du siècle, dont je parlerai dans un prochain article. Ce qui est très étonnant c'est le fait qu'on retrouve très peu voir aucune image de malades de la variole dans les sources. Une maladie qui pourtant marque la peau d'un grand nombre de personnes est quasiment absente des images du XVIIIe siècle en France. On peut répondre à cette question en disant que la maladie n'agit pas d'un seul coup de façon spectaculaire comme la peste, énormément représentée. La variole agit sur la longueur et devient banale pour les habitants, comme une sorte d'habitude, et bien souvent les choses habituelles ne sont pas représentées.



Le monde médical au XVIIIe siècle peut donc se résumer à la mauvaise compréhension de beaucoup de maladies, aux croyances traditionnelles et aux superstitions, aux potions et aux élixirs... mais malgré cela les choses commencent lentement à changer.




Un tournant vers la médecine moderne


En effet très progressivement au cours du siècle, on assiste à un changement dans les mentalités par rapport à la médecine traditionnelle. Les breuvages, les potions, et surtout les lavements et la saignée, ont tendance à reculer, pour laisser place aux médecins modernes. La société perd confiance dans les soins traditionnels et les croyances, et se tourne peu à peu vers la médecine scientifique. Tout cela est appuyé par des expériences nombreuses qui remettent en cause les écrits antiques. Les Lumières apportent une nouvelle vision au corps malade, sans pour autant apporter de solutions aux différentes maladies. Il faut noter que malgré ce changement la saignée et les lavements restent très souvent utilisés. Les médecins traditionalistes constituent toujours la majorité du personnel médical, au détriment des médecins novateurs. Certaines images d'époque penchent vers la caricature et nous montrent clairement les moqueries vers les médecins traditionalistes, et ce tournant indéniable vers une nouvelle médecine.



Le XVIIIe siècle est une période peu étudiée en médecine, parce que l'on ne voit rien d'exceptionnel à première vue. Pourtant, les évolutions durant le siècle sont essentielles pour le XIXe siècle, siècle où la médecine sort réellement de l'empirisme.



Arthur RUAUX





Comments


bottom of page